L’Afrique réelle contre les chimères : Quand les Africains se colonisaient

Bernard Lugan n’est pas de ceux qui sacrifient la vérité historique sur l’autel du politiquement correct. Grand connaisseur du continent noir, auteur d’une œuvre monumentale et pourfendeur infatigable des idées reçues, l’historien revient avec un ouvrage qui remet, une fois de plus, les pendules à l’heure : Quand les Africains colonisaient l’Afrique.

Une érudition au service de la vérité

Point n’est besoin de présenter Bernard Lugan. Sa connaissance intime des terroirs et des lignages africains lui permet de brosser une fresque qui balaie les mythes d’une Afrique précoloniale édénique. Loin des clichés rousseauistes, l’auteur nous rappelle avec une érudition implacable que l’Afrique, bien avant l’arrivée du premier casque colonial européen, était une terre de bruits et de fureur.

Une terre de conquêtes et de fers

Du nord arabo-berbère jusqu’à la pointe australe, d’ouest en est, l’histoire du continent est celle d’un mouvement perpétuel de conquêtes. Bernard Lugan détaille la mise en place de ces grands empires, souvent aussi puissants qu’éphémères, nés du sang et de la domination.

Le constat est sans appel : l’esclavage et la traite étaient des réalités structurelles des sociétés africaines. L’Afrique précoloniale n’était pas un espace de paix romantique, mais un champ de bataille permanent où les ethnies dominantes asservissaient les plus faibles.

A titre d’exemple, on peut considérer l’Empire Toucouleur d’El Hadj Omar (Afrique de l’Ouest). Ce conquérant mystique a lancé une immense jihad au milieu du XIXe siècle. À la tête de ses troupes, il a soumis des populations entières (Bambaras, Malinkés), imposant sa structure politique et religieuse. Lugan montre bien que lorsque les Français progressent vers le Soudan (l’actuel Mali), ils se heurtent à cet empire en pleine expansion coloniale.

Le paradoxe colonial

L’un des points forts de l’ouvrage est de souligner ce que l’historiographie officielle occulte trop souvent : c’est l’intervention européenne qui, en fixant les frontières et en imposant la Pax Gallica ou Britannica, a mis un terme aux traites inter-africaines et aux conflits séculaires entre populations noires.

L’outil cartographique : la signature Lugan

Comme à son habitude, l’auteur ne nous laisse pas seuls face au texte. L’ouvrage est enrichi de deux cahiers de cartes en couleurs d’une clarté exemplaire. Chez Lugan, la géographie est la clé de l’histoire ; ces cartes permettent de visualiser instantanément les flux de migration, les zones de friction et l’étendue des empires disparus.

Un bémol sur la forme

Si le fond est passionnant, on pourra regretter une certaine fragmentation dans la structure. L’ouvrage semble être une compilation de textes issus de sa newsletter mensuelle, L’Afrique Réelle. Il en résulte parfois un léger manque de liant entre les chapitres, donnant l’impression d’une suite de chroniques plutôt que d’un récit fluide.

Malgré ce léger défaut de construction, l’intérêt est certain pour quiconque veut se remettre les idées à l’endroit. Lugan ne cherche pas à plaire, il cherche à expliquer. Un ouvrage indispensable pour découvrir ou redécouvrir la complexité tragique de l’histoire africaine.

Quand les Africains colonisaient l’Afrique. Bernard Lugan. Aux éditions du Rocher en février 2026. 240 pages avec deux cahiers de cartes couleurs hors-texte, notes, bibliographie, un in index des peuples et des tribus et un index de noms de personnes.

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