Témoins, images et controverses : Heimdal sous la plume de Georges Bernage

La parution de Un éditeur et les témoins de l’Histoire m’a surprise et a déclenché un intérêt immédiat. En retraçant cinquante années d’édition de la maison Heimdal, Georges Bernage revient sur une aventure éditoriale qui a profondément marqué l’histoire militaire et régionale françaises depuis les années 1970.

Dès la réception de l’ouvrage, le lecteur est frappé par la richesse iconographique. Documents en noir et blanc et en couleur, photographies, reproductions et couvertures abondent, fidèles à l’ADN de la maison Heimdal. Cette profusion n’est pas gratuite : elle accompagne et prolonge le texte, rappelant combien l’image a toujours occupé une place centrale dans la démarche éditoriale de l’éditeur.

L’un des grands mérites du livre — et sans doute l’un des apports majeurs de Georges Bernage à l’historiographie — réside dans sa volonté très précoce de donner la parole aux témoins de la Seconde Guerre mondiale, alors même que beaucoup d’entre eux étaient encore ignorés du monde éditorial, en dehors des officiers généraux. Avant qu’ils ne disparaissent, ces acteurs directs ont été sollicités, interrogés, écoutés, leurs souvenirs consignés avec minutie. Cette démarche, aujourd’hui largement reconnue, constitue l’un des héritages essentiels des éditions Heimdal.

Dans cette logique, on ne peut que saluer l’importance des célèbres « Albums Mémorial », véritables piliers du catalogue. Riches de photographies souvent inédites, accompagnées de descriptifs précis et détaillés, ils ont durablement influencé la manière d’aborder l’histoire des combats, des unités et des territoires, devenant pour beaucoup des ouvrages de référence.

L’ouvrage n’insiste pas beaucoup sur les zones plus sensibles de l’histoire éditoriale de Heimdal. La mise en avant appuyée des origines nordiques de la région normande, ainsi que le nombre significatif d’ouvrages consacrés à la Waffen-SS, ont contribué à forger, au fil des décennies, une image parfois jugée sulfureuse. Si ces publications s’inscrivent dans une démarche documentaire centrée sur l’iconographie, les unités et les parcours individuels, elles ont aussi nourri débats et controverses, rappelant combien l’histoire militaire, lorsqu’elle touche à ces sujets, demeure un terrain délicat et souvent polémique.

Le texte de Georges Bernage, dense et informatif, permet de comprendre la genèse et l’évolution de cette maison d’édition si particulière, ses choix, ses succès, mais aussi ses difficultés. Le récit, très personnel, accorde une large place aux tensions humaines et aux relations internes difficiles, ce qui éclaire certaines fragilités structurelles. Pas simple d’être chef d’entreprise ! On sent trop souvent la justification à postériori plus que l’explication apaisée, avec le recul du temps qui passe et de l’âge.

La question de l’adaptation aux mutations du monde éditorial est également abordée d’une manière trop lointaine. On aurait aimé une approche plus sectorielle avec un regard porté sur le métier, l’univers de concurrence et les évolutions de la presse magazine dans le temps. Si l’auteur revendique une adaptation constante, notamment face au numérique, celle-ci apparaît lente et souvent laborieuse — une difficulté partagée par nombre d’éditeurs spécialisés issus du papier.

En définitive, Un éditeur et les témoins de l’Histoire est un ouvrage riche, qui rend compte d’un demi-siècle d’édition passionnée au service de l’histoire vécue. Il s’adresse d’abord aux lecteurs familiers de l’univers Heimdal, mais rappelle surtout l’importance d’un travail pionnier : celui d’avoir su recueillir, à temps, la parole des témoins et de l’avoir transmise à travers des ouvrages devenus, pour certains, incontournables.

Georges Bernage – 50 ans d’édition. Éditions Heimdal. Juin 2025. 384 pages avec une iconographie très dense en n/b et en couleurs.

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