Ceux qui suivent de près l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale connaissent bien Daniel Feldmann. Issu du milieu du conseil en entreprise, cet historien au profil atypique s’est fait une spécialité de revisiter le second conflit mondial sous des angles souvent très originaux (on lui doit notamment des études remarquées sur l’économie du Troisième Reich ou la logistique). Si ses précédents ouvrages m’ont parfois agacé par une fâcheuse tendance à critiquer ses devanciers de manière un peu systématique, il faut savoir reconnaître quand un auteur signe un sans-faute. Et c’est précisément le cas ici : Feldmann livre un ouvrage parfait, indispensable et absolument passionnant.

Une demande salutaire de Jean Lopez

À l’origine de ce livre, il y a une intuition, celle de Jean Lopez. Le rédacteur en chef de Guerres & Histoire a suggéré ce sujet à Daniel Feldmann, et force est de constater que la demande était particulièrement judicieuse. Pour traiter une thématique aussi hybride, à la croisée des chemins entre la pure logique économique, la géopolitique et l’histoire militaire, il fallait un auteur capable de comprendre les rouages industriels. Feldmann met ici à profit son bagage et son expérience du monde de l’entreprise pour décortiquer la mécanique pétrolière avec une acuité rare chez les historiens classiques.

Du puits au front : la mécanique des fluides

L’ouvrage brille d’abord par sa rigueur didactique et adopte un plan logique qui prend le lecteur par la main. L’auteur fait le choix de démarrer par une explication technique poussée, mais toujours accessible, de la matière première liquide. Extraction, transport, raffinage : le lecteur comprend d’emblée la complexité d’une industrie lourde où le pétrole brut ne vaut rien sans les infrastructures capables de le transformer en carburant à haut indice d’octane ou en lubrifiants indispensables aux moteurs de l’époque.

Une fois ces bases posées, le livre s’élargit aux dimensions planétaires du sujet. On découvre avec fascination l’organisation de l’exploitation au niveau mondial, le rôle omnipotent des Majors (les grandes compagnies pétrolières) et les accords secrets ou pragmatiques qui se nouent bien au-delà de la souveraineté des États. Feldmann excelle à cartographier ce réseau d’intérêts croisés où la géopolitique de l’or noir dicte souvent la stratégie des cabinets de guerre, de Washington à Tokyo, en passant par Berlin et Moscou.

Structure et table des matières de l’ouvrage

Pour mesurer l’étendue et la précision chirurgicale de l’étude, il suffit de se pencher sur la table des matières de l’ouvrage, qui balaie l’intégralité des théâtres et des problématiques de cette guerre des flux :

  • Chapitre 1 : Les ressources pétrolières et les trois majors du pétrole
  • Chapitre 2 : Sécuriser l’approvisionnement du pétrole : la voie française et la voie britannique
  • Chapitre 3 : La voie allemande par le pétrole synthétique
  • Chapitre 4 : Roumanie 1938-1941 : une victoire allemande sans effusion de sang
  • Chapitre 5 : Le pétrole comme déclencheur de l’entrée en guerre du Japon ?
  • Chapitre 6 : L’octane 100 et les transferts industriels
  • Chapitre 7 : Le pétrole et la guerre germano-soviétique, 1941-1943
  • Chapitre 8 : La vie sans pétrole en France, 1940-1944
  • Chapitre 9 : Afrique du Nord : le carburant d’El Alamein
  • Chapitre 10 : Les guerres économiques du pétrole : sécuriser le Royaume-Uni, détruire l’Allemagne, assécher le Japon
  • Chapitre 11 : Se battre sans le pétrole. Allemagne et Japon, 1944-1945
  • Chapitre 12 : Pétrole et sortie de guerre

Un ouvrage de très haut niveau

Qu’il s’agisse de la vulnérabilité chronique de l’Axe, de la puissance industrielle de l’arrière américain (« l’arsenal de la démocratie »), de la course vers les puits de Bakou ou de la guerre logistique dans l’Atlantique et le Pacifique, tous les thèmes abordés sont pertinents. Ils sont traités de manière fluide, précise et percutante. L’apport de l’ouvrage est fondamental pour quiconque veut dépasser le simple récit des batailles et comprendre la réalité matérielle de la guerre totale : la logistique, la disponibilité des produits finis et la capacité à les acheminer au plus près du front.

Si l’on devait chercher une petite bête – et c’est vraiment du chipotage tant l’ensemble est d’un niveau remarquable –, on pourrait regretter par moments un léger manque de liant ou de transitions fluides entre certains chapitres, le livre fonctionnant parfois comme une succession d’études thématiques très denses. Mais cela n’enlève rien à la qualité globale de ce travail magistral.

En conclusion

Avec ce livre, Daniel Feldmann s’impose comme un acteur majeur de l’histoire économique du conflit. Après une telle réussite sur l’or noir, on prend de l’ambition pour l’auteur : on attend désormais une suite logique qui appliquerait la même grille de lecture et la même rigueur à d’autres matières premières stratégiques de la guerre, comme le charbon, le caoutchouc ou les aciers spéciaux.

En attendant, ne passez pas à côté de ce volume. Chapeau, Mister Feldmann… et c’est moi qui le dit !

Daniel Feldmann, Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale, Éditions Passés Composés / Ministère des Armées, Janvier 2026. 428 pages avec un volumineux appareil de notes, de nombreux graphiques, cartes et schémas et une belle bibliographie.

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